Par-delà les larmes d’un homme, c’est l’histoire d’un peuple qui s’écrit.
Le 24 avril 1990, Mobutu Sese Seko prononçait un discours resté célèbre pour une phrase : « Comprenez mon émotion ». Derrière cette mise en scène, une annonce majeure : la fin du monopartisme et l’ouverture au pluralisme politique.
Trente-six ans plus tard, une question s’impose avec gravité : qu’avons-nous réellement construit depuis cette rupture proclamée ? Une démocratie consolidée ou une illusion récurrente de changement ?
Une ouverture sous contrainte, non une conversion démocratique
Le discours du 24 avril 1990 ne fut pas l’expression spontanée d’un choix démocratique. Il fut le produit d’un contexte historique contraignant : fin de la guerre froide, effondrement des régimes autoritaires soutenus par les blocs, pression croissante de la société civile et de l’Église.
Comme l’a démontré Samuel Huntington, les transitions démocratiques peuvent naître d’une libéralisation imposée aux régimes autoritaires. Mais ces ouvertures restent fragiles lorsqu’elles sont pilotées par ceux-là mêmes qui détiennent le pouvoir.
Dans le cas du Zaïre, cette transition fut contrôlée, calculée, et incomplète. Elle visait moins à instaurer une démocratie qu’à préserver un système en mutation.
36 ans après : progrès formels, stagnation structurelle
Il serait intellectuellement malhonnête de nier les avancées :
le multipartisme est devenu la norme ;
une Constitution pluraliste existe ;
une alternance politique a été enregistrée.
Mais comme le rappelle Robert Dahl, la démocratie ne se réduit pas à des institutions formelles. Elle exige :
une compétition politique équitable ;
des libertés effectives ;
une participation citoyenne réelle.
Or, en République démocratique du Congo, ces conditions restent fragiles, incomplètes, parfois instrumentalisées.
Le piège des régimes hybrides
La situation congolaise correspond à ce que Levitsky and Way décrivent comme un autoritarisme compétitif : un système où les institutions démocratiques existent, mais sont biaisées au profit du pouvoir.
Les symptômes sont visibles :
institutions politisées ;
justice sélective ;
élections contestées ;
pressions sur l’opposition et les médias.
Ainsi, la démocratie devient un cadre formel vidé de sa substance.
Les signaux d’alerte d’un recul autoritaire
L’histoire politique enseigne que les démocraties ne meurent pas toujours brutalement ; elles s’érodent lentement.
Plusieurs indicateurs doivent alerter :
1. La concentration du pouvoir exécutif
Comme le soulignait Montesquieu, le pouvoir tend naturellement à l’abus lorsqu’il n’est pas limité.
2. L’affaiblissement de l’État de droit
Pour Juan Linz, l’autoritarisme se caractérise par un pluralisme limité et contrôlé.
3. Le rétrécissement de l’espace public
Hannah Arendt rappelait que la liberté politique commence par la liberté d’expression et d’action.
4. La personnalisation du pouvoir
Selon Max Weber, la domination charismatique peut affaiblir les institutions rationnelles.
Ces dynamiques ne sont pas abstraites : elles trouvent des échos concrets dans la trajectoire politique congolaise récente.
Le 24 avril : un point de départ, pas une victoire
Le 24 avril 1990 n’a pas instauré la démocratie. Il a ouvert un cycle. Un cycle de luttes, d’espoirs, de désillusions et de résistances.
Comme l’explique Douglass North, les institutions formelles ne suffisent pas. Sans transformation des pratiques politiques, elles restent des coquilles vides.
La véritable démocratisation ne se décrète pas. Elle se construit : par l’indépendance réelle des institutions ; par la culture de la responsabilité ; par l’engagement citoyen.
Une exigence historique
Trente-six ans après les larmes d’un maréchal, le peuple congolais n’attend plus des émotions. Il attend des résultats.
La question n’est plus de savoir si la démocratie est proclamée.
La question est de savoir si elle est vécue car une démocratie sans justice, sans liberté effective et sans responsabilité n’est qu’une façade.
Conclusion
Le 24 avril 1990 restera dans l’histoire comme un moment charnière. Mais l’histoire ne s’arrête pas aux symboles. La véritable rupture reste à accomplir.
Elle ne viendra ni d’un discours, ni d’une mise en scène, mais d’une transformation profonde des rapports entre l’État, le pouvoir et les citoyens.
Trente-six ans après, le combat pour la démocratie en RDC demeure ouvert.
Prince Kinana
Chercheur en Relations Internationales
Président du MND
