A six mois de l’élection présidentielle, l’ancien gouverneur de la province du Katanga subit un harcèlement judiciaire de la part du pouvoir.
Si les chances d’un candidat à gagner une élection sont proportionnelles au harcèlement judiciaire dont lui ou son entourage sont l’objet, nul doute que Moïse Katumbi, ancien gouverneur de la province du Katanga, le coffre-fort minier de la République démocratique du Congo (RDC), pourrait bien devenir le prochain président à l’issue du scrutin à un tour programmé pour le 20 décembre.
Le dernier épisode en date remonte au 30 mai. Ce jour-là, des militaires de la garde républicaine (rattachée à la présidence), accompagnés d’agents des services du renseignement militaire débarquent sur le tarmac de l’aéroport de N’Djili à Kinshasa et se saisissent de Salomon Idi Kalonda, bras droit de Moïse Katumbi depuis plus de vingt ans. Les deux hommes s’apprêtaient à grimper dans le jet privé qui devait les ramener à Lubumbashi, capitale du Haut-Katanga, fief et quartier général de l’ex-gouverneur depuis que l’ancienne province, grande comme l’Espagne, a été divisée en quatre unités administratives distinctes.
«En arrêtant Salomon, personne ne doute que c’est Moïse [Katumbi] la cible», confie Hervé Diakiese, avocat spécialiste de la défense des droits humains et porte-parole du Comité laïc de coordination. « La procédure conduite par l’auditorat militaire s’articule autour de trois faits graves : intelligence avec le Rwanda, détention d’armes et désordre militaire », détaille l’avocat qui énumère les violations des droits constatées dans ce dossier : délai de garde à vue dépassé, perquisitions illégales, absence d’avocat pendant la garde à vue…
«Le dossier est vide. C’est clairement un message d’intimidation : “On peut arrêter qui on veut, quand on veut”, décrypte Olivier Kamitatu, directeur de cabinet du candidat à la présidentielle. Dans l’entourage de l’opposant, on se dit «convaincu que cette décision remonte jusqu’au président [Félix Tshisekedi, élu en 2019 et candidat à un second mandat].»
Pas un «vrai» Congolais ?
Moïse Katumbi avait déjà connu des tourments judiciaires durant la présidence de Joseph Kabila (2001-2019), ancien allié devenu adversaire politique. Il avait dû s’exiler trois années pour échapper à une peine de prison prononcée dans le cadre d’une vaseuse affaire de spoliation immobilière, finalement annulée en cassation. «Cette fois, je crains qu’ils ne cherchent à le neutraliser rapidement grâce à un dossier monté de collusion avec une intelligence ennemie», s’inquiète Olivier Kamitatu.
«Intelligence avec l’ennemi », inutile de préciser, ces derniers temps, que le Rwanda se cache derrière ce chiffon rouge. Cela fait trente ans que ce minuscule voisin (90 fois moins grand que la RDC) dirigé d’une main de fer par Paul Kagame déstabilise l’est de l’ancien Zaïre et pille une partie de ses richesses minières. En novembre 2021, Kigali a réveillé une rébellion meurtrière, ensommeillée depuis dix ans, dans la région du Nord-Kivu, à l’extrême est de la RDC frontalier du Rwanda et de l’Ouganda. Le Mouvement du 23 mars (M23) a pris le contrôle d’une partie de la province, humiliant les forces armées congolaises (FARDC) et mettant la main sur des richesses minérales, notamment.
«On m’accuse de ne pas condamner les agissements du Rwanda dans notre pays, ce qui est totalement faux. Je dis et je répète que le Rwanda est l’agresseur de notre pays», se défend Moïse Katumbi. «Mais je dis également que le M23 prospère sur les ruines de l’Etat congolais», ajoute-t-il. L’ancien gouverneur, plus modéré que beaucoup d’autres, refuse de joindre sa voix à ceux qui, tout au long de propos incendiaires, amalgament sciemment la rébellion et son parrain rwandais à toute la communauté tutsi congolaise au sein de laquelle, il est vrai, le M23 recrute. Un cocktail explosif dans ce pays mosaïque riche de quelque 250 groupes ethniques.
Derrière ces accusations se cache une attaque plus sournoise. Moïse Katumbi ne serait pas un «vrai» Congolais, insinuent ses détracteurs. «Ses accointances avec Kigali sont connues», nous glisse ainsi sous couvert de la confidence et guère de preuves un conseiller à la présidence congolaise. «Le fait que sa femme [Carine, mère de leurs cinq enfants] soit burundaise [belge d’origine burundaise, en réalité] n’est pas un atout dans l’est du pays, ajoute cette source.
Plusieurs atouts dans son jeu
Participant à cette campagne de dénigrement, une proposition de loi rédigée par un député de la majorité présidentielle semble avoir été taillée sur mesure pour barrer la route électorale à Moïse Katumbi. Rédigée par Noël Tshiani, ancien candidat à la présidentielle de 2018, elle vise à interdire l’accès aux plus hautes fonctions de l’Etat à tous ceux qui ne sont pas «Congolais de souche», autrement dit de mère et de père congolais. Moïse Katumbi né en 1964 d’un père juif originaire de l’île grecque de Rhôdes ayant émigré au Congo belge pour éviter la déportation avant d’épouser la fille d’un roi du Katanga serait ainsi exclu de la course électorale.
Le texte, déposé à l’Assemblée nationale, n’a pas été débattu lors de la dernière session. Rien ne garantit qu’il ne le sera pas à la rentrée.
«Ce texte relève d’une politique du rejet par la haine des autres. Ils disent en substance, le métis est blanc, comme le colonisateur, on ne peut donc pas lui faire confiance», dénonce Albert Moleka, vieux routier de la politique congolaise, et militant de la candidature du Prix Nobel de la paix Denis Mukwege à la présidentielle de 2023. «Pourquoi un tel acharnement contre lui, si ce n’est à cause de sa popularité et qu’il leur fait peur?», ajoute-t-il.
«Il est clairement une tête au-dessus des autres candidats d’opposition », affirme Juvénal Munubo Mubi, député de l’Union pour la nation congolaise (UNC), le parti de Vital Kamerhe, actuel ministre de l’Economie. Aucun sondage fiable ne peut confirmer cette opinion. Mais Moïse Katumbi dispose en effet de plusieurs atouts dans son jeu. Son bilan de gouverneur du Katanga (2007-2015) est considéré comme positif, tant sur le plan de la construction des infrastructures, de la volonté de moraliser l’activité minière ainsi que par sa proximité avec la population. Dans un pays où le football est le sport roi, il est aussi associé aux résultats de «son» club de football, le Tout Puissant Mazembe, de Lubumbashi, cinq fois champion d’Afrique et finaliste de la Coupe du monde des clubs, qu’il préside et choie depuis 1997.
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Autre actif à son crédit, Moïse Katumbi est un redoutable homme d’affaires qui ne traînent pas la réputation sulfureuse des politiciens ou entrepreneurs corrompus, enrichis du jour au lendemain par la grâce de leurs affiliations ou relations politiques ou familiales. Il s’est également forgé la stature d’un opposant déterminé en rompant avec l’actuel président Félix Tshisekedi, élu en 2018 à l’issue d’un scrutin contesté. Tout comme il s’était éloigné de son prédécesseur Joseph Kabila.
Rassembler l’opposition
Enfin, Moïse Katumbi, fervent catholique, peut compter sur le soutien de la puissante Eglise congolaise qu’il ne manque pas de choyer. Mi-juin, le cardinal Ambongo consacrait la paroisse Saint-Gabriel, construite par Moïse Katumbi dans son village natal de Kashobwe, dans le Haut-Katanga.
Le pouvoir tente de rabaisser la stature présidentielle du candidat et dénonce «sa posture victimaire». «Il cherche à dissimuler ses faiblesses. La plupart de ses députés nous ont rejoints et il ne parvient pas à rassembler l’opposition », explique le conseiller à la présidence précité. Moïse Katumbi n’est pas le seul à vouloir défier Félix Tshisekedi. Or, la multiplication des candidatures réduit les chances de l’opposition face au sortant dans un scrutin présidentiel à un tour.
«Nous avons encore le temps de nous rassembler derrière une candidature unique. Mais il est trop tôt pour le faire, ce serait l’exposer inutilement aux attaques du pouvoir », explique Delly Sesanga, l’un des prétendants. « Tous les opposants ont une chance de l’emporter face au bilan nul du président », juge Moïse Katumbi, qui laisse entendre, bien évidemment, qu’il est toutefois le mieux placer pour y parvenir.
Christophe Châtelot (Kinshasa, envoyé spécial)
