Alors que la guerre persiste dans l’Est de la République démocratique du Congo, alimentée par ce que Kinshasa qualifie d’agression rwandaise et de soutien de Kigali aux groupes armés, le débat sur la place de la RDC au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) refait surface. La présence à la tête de cette organisation de Louise Mushikiwabo, ressortissante rwandaise et ancienne cheffe de la diplomatie de Kigali, alimente un profond malaise dans l’opinion publique congolaise.

Pour certains, quitter l’OIF serait un acte de dignité nationale, un signal politique fort pour dénoncer ce qui est perçu comme une complaisance internationale. Mais au-delà de l’émotion légitime, une telle option mérite une analyse stratégique rigoureuse.

 

L’OIF, bien plus qu’un club linguistique

L’OIF n’est plus seulement un espace de promotion de la langue française. Elle est devenue un outil diplomatique, un cadre de concertation politique et un vecteur d’influence géopolitique, où se discutent gouvernance, sécurité régionale, prévention des conflits et droits humains.

Pour un pays comme la RDC, au cœur des enjeux sécuritaires de la région des Grands Lacs, cette organisation constitue une tribune internationale importante, notamment auprès des États africains, européens et nord-américains francophones.

 

La personnalisation du problème : une lecture réductrice

Assimiler l’OIF au Rwanda en raison de la nationalité de sa secrétaire générale constitue un raccourci dangereux. Sur le plan institutionnel, l’OIF fonctionne sur la base de décisions collectives prises par ses États membres. Louise Mushikiwabo n’y agit pas en tant que représentante de Kigali, mais comme responsable d’un secrétariat encadré par des règles et des équilibres diplomatiques.

En diplomatie, la personnalisation excessive des différends affaiblit souvent la position de celui qui s’y enferme, au détriment d’une stratégie d’influence structurée.

 

Les risques d’un retrait pour la RDC

Un retrait de la RDC de l’OIF aurait avant tout un coût diplomatique élevé. Il priverait le pays : d’un espace où défendre sa lecture du conflit à l’Est ; d’alliés potentiels capables de relayer sa position, d’un canal d’influence discret mais efficace sur les débats internationaux.

Pire encore, une telle décision pourrait être interprétée comme un repli diplomatique, laissant au Rwanda une plus grande liberté pour imposer son narratif dans les enceintes multilatérales.

Rester pour peser, plutôt que partir pour protester

Sur le plan politico-sécuritaire, la rationalité stratégique plaide pour une autre approche : occuper l’espace plutôt que le quitter. La RDC gagnerait à transformer l’OIF en une véritable tribune de plaidoyer, en y portant des analyses documentées sur la situation sécuritaire à l’Est, en mobilisant des coalitions d’États et en exigeant des débats clairs sur les responsabilités régionales dans l’instabilité persistante.

Conditionner sa participation, interpeller publiquement l’organisation, réclamer la neutralité et la cohérence de ses positions : autant d’options plus efficaces qu’une sortie pure et simple.

Entre colère légitime et intérêt stratégique

La colère congolaise est compréhensible. Mais la diplomatie ne se gagne ni par l’émotion ni par le retrait. Elle se gagne par la constance, la présence et la capacité à imposer son récit.

Dans un contexte où la guerre se mène aussi sur le terrain de la communication, du droit et de l’opinion internationale, abandonner une tribune comme l’OIF serait une perte stratégique pour la RDC.

La véritable souveraineté ne consiste pas à quitter les espaces de pouvoir, mais à y faire entendre sa voix.

 

Prince Kinana

Politologue et chercheur en relations internationales

Président du MND