Entre 2019 et 2025, la République démocratique du Congo (RDC) s’est trouvée à une croisée des chemins : riche d’un potentiel agricole majeur, avec des terres fertiles qui pourraient nourrir sa population et contribuer à la sécurité alimentaire régionale, le pays n’a cependant pas réussi à transformer cette promesse en réalité tangible. Au contraire, l’insécurité alimentaire et la malnutrition; aiguë et chronique ont atteint des niveaux alarmants, révélant les conséquences tragiques d’investissements insuffisants dans l’agriculture.

 

L’agriculture : un potentiel non exploité

La RDC possède plus de 80 millions d’hectares de terres arables, mais moins de 10 % sont exploitées de manière productive et durable par des petits et moyens producteurs. L’agriculture congolaise reste fragmentée, caractérisée par une faible mécanisation, des intrants coûteux et des infrastructures rurales défaillantes. Bien que plusieurs gouvernements aient répété l’importance d’une transition structurelle de l’économie vers le secteur agricole, ces déclarations ont trop souvent été inefficaces ou insuffisantes face aux réalités socio-économiques et sécuritaires.

 

Une crise alimentaire qui s’intensifie

Les données des Nations unies et de leurs agences illustrent l’ampleur de la crise alimentaire et nutritionnelle en RDC :

Plus de 28 millions de personnes — soit près d’un tiers de la population — sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, un chiffre record pour le pays, en grande partie lié à l’intensification des conflits armés, à des déplacements massifs de populations et à une inflation des prix des denrées alimentaires.

The United Nations Office at Geneva +1

Parmi elles, près de 4 millions de personnes souffrent d’un niveau d’insécurité alimentaire classé en phase d’urgence (IPC Phase 4), impliquant des risques graves pour la vie et la santé.

L’insécurité alimentaire se traduit par une malnutrition aiguë sévère dont les conséquences humaines et économiques sont profondes.

Malnutrition aiguë : le fléau d’une décennie

La malnutrition aiguë — particulièrement parmi les enfants de moins de cinq ans — est un indicateur clé de l’échec de la sécurité alimentaire :

Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), environ 4,75 millions d’enfants de moins de cinq ans souffrent ou risquent de souffrir de malnutrition aiguë en RDC.

Une analyse du Cadre intégré de classification de l’insécurité alimentaire aiguë (IPC) estime que entre juillet 2025 et juin 2026, plus de 4,18 millions d’enfants âgés de 6 à 59 mois auront un besoin urgent de services de nutrition, y compris plus d’1,35 million souffrant de malnutrition aiguë sévère.

Ces niveaux de malnutrition aiguë indiquent non seulement un manque d’accès à une alimentation suffisante, mais également des défaillances dans l’accès aux soins, à l’eau potable et aux services sociaux de base — des éléments qui sont intrinsèquement liés à la performance du secteur agricole et à la résilience des communautés rurales.

Les causes structurelles de l’échec

Plusieurs facteurs structurels expliquent pourquoi les politiques agricoles n’ont pas porté leurs fruits :

Insécurité et conflits prolongés : Les violences dans l’Est du pays ont perturbé les cycles agricoles, détruit des cultures, et contraint des millions de personnes à fuir leurs terres. Cela a gravement réduit la production locale et intensifié la dépendance à l’aide alimentaire d’urgence.

Dépendance aux ressources minières : L’économie reste fortement axée sur l’exploitation minière, qui mobilise une part disproportionnée des recettes publiques, au détriment des investissements dans l’agriculture, les infrastructures rurales et les services de soutien aux agriculteurs.

Sous-financement chronique : Malgré des plans et stratégies, l’agriculture n’a jamais reçu de financements publics suffisants et stables. Les programmes d’appui ont souvent été fragmentés ou dépendants de partenaires internationaux, sans effet systémique durable.

Manque d’infrastructures rurales : L’absence de routes rurales, de systèmes d’irrigation, de stockage et de transformation des produits agricoles limite sévèrement l’accès aux marchés et réduit les incitations à accroître la production.

 

Conséquences humaines et économiques

La persistance de la malnutrition aiguë a des implications profondes : un enfant malnutri a un risque accru de mortalité, de retard de développement cognitif, de maladies et de réduction de productivité à l’âge adulte. Ces pertes humaines se traduisent en pertes économiques annuelles considérables, freinant l’évolution vers une société prospère et résiliente.

Vers une agriculture durable et inclusive ?

Pour que la « revanche du sol » devienne réalité, la RDC doit opérer une transformation ambitieuse de son modèle de développement :

Prioriser des investissements publics significatifs dans l’agriculture familiale, la transformation locale et les infrastructures rurales ;

Renforcer la sécurité foncière et promouvoir l’accès équitable aux terres cultivables ;

Intégrer des politiques agricoles avec des stratégies nutritionnelles, de santé et d’éducation ;

Promouvoir la paix, la sécurité et la gouvernance locale comme conditions préalables à toute politique agricole viable.

 

Conclusion

La crise alimentaire et nutritionnelle en RDC — illustrée par des millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et des millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë — ne peut être dissociée de l’échec à investir efficacement dans l’agriculture entre 2019 et 2025. Il ne s’agit pas simplement d’une carence technique, mais d’un choix stratégique : laisser l’économie dépendre de l’extraction de minerais plutôt que d’alimenter son propre peuple et renforcer sa résilience.

La route vers une véritable « revanche du sol sur le sous-sol » est encore longue, mais elle est essentielle pour la santé, la stabilité et l’avenir économique de la RDC.

 

Prince Kinana

Président du MND